Moi, c'est Jean, la soixantaine bien portante, pas d'enfants, pas d'chien, pas d'femme pour m'faire chier non plus. Ah si, y a juste une gonzesse qui m'fait poireauter. J'suis qu' un jouet pour elle. Mais à vrai dire, ça m'déplait pas tell'ment.
J'ai pas eu une vie très passionnante. Petit, ça a pas tout l'temps été très facile. J'suis né en 1915. Pendant la guerre. Manque de bol. Mon père, le vrai, j'l'ai pas connu. Ma mère a jamais voulu m'le dire mais j'crois bien qu'c'était un boche. Vous y croyez vous ? Pendant la guerre, ma mère qui fricote avec un all'mand. J'l'imagine en train de pactiser avec l'ennemi. D'tromper mon père, celui qui m'a élévé et qui m'as aimé. Lui qui l'aimait tant. J'aime pas ma mère. J'l'ai jamais aimé cette traîtresse. Elle était gentille pourtant. Comment elle pouvait certifier qu'l'homme qui m'réveillait chaque jour, celui qui m'as tout appris était mon vrai père ? Ma mère, elle était chatain aux yeux verts, mon supposé père brun aux yeux marrons. Et moi j'suis blond aux yeux bleus. Alors dites moi comment c'est possible. Ben c'est pas possible, justement.
J'saurais jamais qui était mon vrai père. J'm'en fous en fait. Le faux était une crème. Difficile de faire mieux. C'que j'l'aimais mon père. J'avais tell'ment d'admiration pour lui.
Il m'aimait tell'ment. Il m'le montrait c'est ça l'mieux. Y a pas beaucoup d'pères qui disent à leurs mômes qu'ils les aiment. Mon père, c'est mon héros. Quand j'avais 4 ans, il est rentré d'la guerre. Ma mère s'en fichait un peu. Elle pensait sur'ment qu'son boche allait r'venir. J'espère qu'il est mort, mais elle aura jamais été mise au courant. Dommage, j'aurais aimé la voir chialer pour lui. Donc, j'disais, mon père est rentré d'la guerre. C'était un mardi après midi, un jour d'été ensolleillé. Ca m'as tell'ment marqué qu'même si j'était tout mino, j'm'en souviens encore. Il avait gardé son uniforme de l'armé. Il était arrivé avec un avion miniature kaki. Comme ceux qu'j'voyais dans l'ciel en rentrant d'l'école. J'lui avait sauté dans les bras. J'étais pas timide en c'temps là, oh non. J'le connaissais pas mais y avait comme un lien. J'l'avais d'jà vu sur les photos d'ma mère puis elle m'lisait ses lettres aussi. Alors ça a été instinctif. Jusqu'à mes 10 ans j'ai été heureux. Mes parents s'aimaient. J'crois qu'ils f'saient semblant. Y a des signes qui trompent pas. Mais ça non plus j'le saurais jamais. J'préfère m'dire qu'mon père était heureux lui. Il l'méritait. Puis un jour, j'rentrais du collège et ma mère m'attendait. J'ai tout d'suite compris qu'y avait un truc qui clochait. On est rentrés à la maison. La voisine était pas là . Chose encore plus inhabituelle. Elle m'as annoncé qu'mon père était parti. Tué en s'occupant du champ. J'ai rien dit. J'voulais pas y croire. Mon héros, la personne que j'aimais le plus qui me quittait. J'suis allé aux champs. Y avait plus not' machine bleue. Et l'lend'main à l'école, les copains étaient plus les mêmes. C'est là qu'j'ai réalisé. Pour moi, il était toujours vivant. Il l'est encore maint'nant d'ailleurs. Tant qu'les souv'nirs seront là, il s'ra là. Puis ma mère a trouvé un autre homme. Il était pas méchant. Mais j'l'aimais pas. Après un père comme l'mien, difficile à trouver un autre. On s'parlait d'temps en temps. Mais ma mère, j'voulais plus. J'avais plus b'soin de jouer puisqu'mon père était plus là. J'suis parti aux études et j'suis rentré d'moins en moins souvent. Puis plus du tout. J'étais bien dans ma vie d'étudiant. J'avais mon p'tit confort. Puis y a eu Josette. Qu'est c'qu'on s'est aimés. C'était beau c'temps là. Les balades en bord de Seine, les pique-niques en forêt, les balades à bicyclette. Et not' amour s'est estompé. On était jeunes. On avait 20 ans. Elle a rencontré quelqu'un d'autre. J'lui en ai pas voulu. L'principal pour moi c'était qu'elle soit heureuse. Avec ou sans moi. Eh ben ça a été sans moi. J'ai vécu ma p'tite existence. J'suis parti dans l'Sud, j'en avais marre d'l'air de la capitale. J'suis d'venu employé dans un bureau d'poste. Puis y a encore eu la guerre. J'ai été réquisitionné pour partir au combat. J'me voyais mal tuer quelqu'un. Moi qu'avais toujours été contre la violence. Mais y a bien fallut qu'je défende. Fallait bien qu'j'préserve ma vie. Et la guerre s'est terminée. J'ai r'pris ma vie à réceptionner l'courrier. J'aimais bien ça. Des fois, y avait des p'tits mots écrits sur les env'loppes. Ils étaient pas pour moi spécial'ment mais pour le postier qui s'occup'rait d'la lettre. Alors ça m'fesait sourire et j'les écrivait dans un p'tit cahier. Faudrait qu'j'le r'trouve d'ailleurs. Maint'nant, j'suis en r'traite. J'aurais jamais d'enfants, c'est trop tard maint'nant. J'en souffre pas trop. C'qui m'embête c'est juste qu'notre famille s'éteint avec moi. J'suis fils unique. C'que je sais pas, c'est que demain on frapp'ra à ma porte. Un homme blond avec des yeux bleus. Avec le même nez que moi. Il viendra m'annoncer que mon père est mort. A l'age de 91 ans. Cet homme avec cet air de r'semblance, ça sera mon frère. Il m'dira qu'il a eu 3 enfants. J'mourrais à mon tour 2 ans plus tard. Heureux d' avoir finalement connu cette famille que je haïssais tant. Heureux de savoir qu'mon vrai père était quand même quelqu'un de bien. Heureux tout court. J'aurais jamais revu ma mère.
Mais il n'est jamais trop tard.